De Srila Baladeva Vidyabhusana
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Sûtra 1
athato brahma-jijnasa
atha – maintenant; atah – donc; brahma – à propos de Brahman; jijnasa – il faut s’enquérir.
“Maintenant, donc, commence l’investigation du Brahman.”
Commentaire de Srila Baladeva Vidyabhusana
Dans ce sûtra, le mot atha est à comprendre au sens de “ENSUITE immédiate”, et le mot atah signifie “donc”. Le sûtra signifie “Maintenant, donc, nous devons nous enquérir de Brahman”. Atha (maintenant): Lorsqu’une personne a correctement étudié la littérature védique, qu’elle en a compris le sens, qu’elle a adhéré aux principes du varnasrama–dharma, qu’elle a observé le vœu de véracité, qu’elle a purifié son esprit et son cœur et qu’elle a atteint la compagnie d’une âme réalisée, elle est qualifiée pour s’enquérir de Brahman.
Atah (donc): Puisque que la piété matérielle n’apporte que le bonheur matériel des sens, inévitablement limité et temporaire, et parce que la forme transcendantale de Dieu, la Personne Suprême, est réalisée par l’accomplissement de la vraie connaissance transcendantale, pleine de félicité impérissable, d’éternité et de tous les attributs transcendantaux, apporte la félicité éternelle à celui qui la pratique et la possède, il faut donc renoncer à tous les devoirs pieux matériels et s’enquérir sur le Brahman en étudiant les quatre chapitres du Védanta–sûtra.
À ce stade, un opposant pourrait soulever l’objection suivante: N’est-il pas vrai que la simple étude des Védas permet d’atteindre la connaissance de Brahman, et que, grâce à cette connaissance, on abandonne la voie de la piété matérielle et de l’action intéressé pour se consacrer à l’adoration de, Dieu, la Personne Suprême? Si ce résultat est obtenu simplement en étudiant les Védas, quel besoin y a-t-il d’étudier les quatre chapitres du Védanta–sûtra?
À cette objection nous répondons: Même si l’on étudie soigneusement les Védas, l’incompréhension et le doute peuvent obscurcir l’intelligence d’un étudiant et l’éloigner de la signification réelle des Védas. C’est pourquoi il est nécessaire d’étudier le Védanta-sûtra, afin de lui renforcer sa compréhension.
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L’accomplissement des devoirs de l’asrama–dharma est également utile pour purifier le cœur et comprendre la réalité transcendantale. La façon dont les devoirs de l’asrama du brahmana aident à cet égard est décrite dans la déclaration suivante du Brhad-âranyaka Upanisad (4.4.22):
tam etam vedanuvacanena brahmana vividisanti yajnena danena tapasanasanena
“Les brahmanas s’efforcent de comprendre Dieu, la Personne Suprême par l’étude des Védas, les sacrifices, la charité, l’austérité et le jeûne laquelle consiste à se détacher des perceptions sensorielles, sans pour autant les annihiler.”
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L’utilité des devoirs brahmaniques tels que la véracité, l’austérité et le chant des mantras est décrite dans les déclarations scripturaires suivantes:
satyena labhayas tapasa hy esa atma samyak jnanena brahmacaryena nityam
“Le Soi brillant et pur, occulté à l’intérieur du corps, que voit le disciple à force d’efforts assidus et de combat de ses imperfections, peut être atteint à l’aide de la vérité, de la concentration, d’une connaissance complète et de la continence, en une pratique constante.” Mundaka Upanisad 3.1.5
japyenaiva ca samsiddhyad brahmana natra samsayah kuryad anyan na va kuryan maitro brahmana ucyate
“Qu’il accomplisse ou non d’autres rituels et devoirs, celui qui chante parfaitement les mantras glorifiant Dieu, la Personne Suprême doit être considéré comme un brahmana parfait, éligible à la compréhension du Seigneur Suprême.” Manu-samhita 2.87
La compagnie de ceux qui comprennent la vérité apporte également une connaissance transcendantale. Grâce à cette compagnie, Narada Muni et de nombreux autres aspirants spirituels ont pu s’intéresser à la vie spirituelle et ont finalement été en mesure de voir Dieu, la Personne Suprême face à face. Sanat–kumara et de nombreux autres grands sages ont également aidé de nombreux dévots en donnant leur compagnie de cette manière. La grande valeur du contact avec une âme hautement réalisée est décrite dans la déclaration suivante de la Bhagavad–gita (4.34):
tad viddhi pranipatena pariprasnena sevaya upadeksyanti te jnanam jnaninas tattva-darsinah
“Essai simplement de connaître la vérité en approchant un précepteur spirituel. Renseignes toi auprès de lui avec soumission tout en lui rendant service. L’âme réalisée peut te transmettre la connaissance car elle a vu la vérité.”
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Les avantages matériels obtenus en suivant les rituels pieux de la section karma–kanda des Védas sont tous de nature temporaire. C’est ce que confirme la déclaration suivante tirée du Chandogya Upanisad (8.1.3):
tad yatheha karma-cito lokah ksiyante evam evamutra punya-cito lokah ksiyate
“En accomplissant de bonnes œuvres (karma), l’homme s’élève dans le monde matériel céleste après la mort. Toutefois il ne peut pas y rester éternellement, mais tombe de cette position après un certain temps et doit accepter une résidence, moins favorable. De même, en accumulant des crédits pieux (punya), l’homme peut résider sur les planètes supérieures. Cependant, il ne peut y demeurer indéfiniment, mais doit finalement renoncer à sa position confortable et accepter une résidence moins favorable.”
pariksya lokan karma-citan brahmano nirvedam ayan nasty akrtah krtena tad-vijnanartham sa gurum evabhigacchet samit-panih srotriyam brahma-nistham
“Un brahmane ne doit opter pour la renonciation qu’après avoir examiné les avantages procurés par un karma positif, les mondes auxquels il donne accès, en s’aidant de cette maxime: “Ici-bas, il n’est rien qui ne soit le résultat de l’action karmique; alors, à quoi mène l’accomplissement de l’acte, quel qu’il soit?” Afin de connaître la Réalité, il doit se rendre, muni d’un fagot sacrificiel, auprès d’un Maître versé en les Védas et parvenu à l’absorption en Brahman.”
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Contrairement aux avantages matériels temporaires obtenus sur les planètes célestes, le Brahman suprême est le réservoir de la félicité éternelle et illimitée. C’est ce que confirment les déclarations suivantes tirées du Taittiriya Upanisad (2.1.1):
satyam jnanam anantam brahma
“Dieu, la Personne Suprême est Vérité, Connaissance et Infinité.”
anando brahmeti vyajanat
“Il sait alors que Dieu, la Personne Suprême, est pleine de félicité transcendantale.”
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Le Brahman suprême est éternel, plein de connaissance et doté de toutes les qualités transcendantales. C’est ce que confirment les déclarations suivantes tirées du Svetasvatara Upanisad:
na tasya karyam karanam ca vidyate na tat-samas cabhyadhikas ca drsyate parasya saktir vividhaiva sruyate sva-bhaviki jnana-bala-kriya ca
“Il n’y a rien qu’Il ait besoin d’obtenir pour Lui-même, et Il ne dispose d’aucun organe d’action. Nul, cependant, ne semble Son égal, et encore moins Son supérieur. La puissance de Son pouvoir, dont les Védas sont l’illustration, est d’une variété infinie dans ses effets, et Son savoir, Sa force et Son pouvoir actif sont inhérents à Sa Personne.” – 6.8
sarvendriya-gunabhasam sarvendriya-vivarjitam asaktam sarva-bhrc caiva nirgunam guna-bhoktr ca
“L’Âme Suprême est la source originelle de tous les sens, et pourtant Elle est Elle-même dénuée de sens. Elle est sans attache, bien qu’Elle soit le soutien de tous les êtres vivants. Elle transcende les modes d’influence de la nature matérielle, et en même temps Elle en est le Maître.” – 3.17
bhava-grahyam anidakhyam bhavabhava-karam sivam kala-sarga-karam devam ye vidus te jahus tanum
“Cette Divinité suprême qui créa à la fois la Vie et la Matière, qui est la source de tous les arts et de toutes les sciences, qui peut être connue intuitivement par un esprit pur et empreint d’amour – c’est en La réalisant et La servant, Elle l’extatique, l’incorporelle et l’innommée, que l’on s’affranchit de toute incarnation ultérieure.” – 5.14
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Dieu, la Personne Suprême accorde la félicité transcendantale éternelle à Ses dévots. C’est ce que confirme la déclaration suivante tirée du Gopala-tapani Upanisad (1.5):
tam pitha-stham ye tu yajanti dhiras tesam sukham sasvatam netaresam
“Les saints dévots qui adorent Dieu, la Personne Suprême dans le monde spirituel atteignent la félicité transcendantale éternelle. A part eux, aucun autre ne peut atteindre cette félicité éternelle.”
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Les bénéfices temporaires, liés à la piété matérielle, obtenus en suivant la voie du karma–kanda des Vedas sera décrite dans le troisième chapitre de ce Védanta–sûtra. Et se résume ainsi: Celui qui a étudié les Védas, les Upavédas et les Upanisads, les a assimilé, a trouvé la compagnie d’une âme réalisée et a ainsi réalisé la différence entre le temporaire et l’éternel, qui a perdu tout attrait pour le temporaire et a choisi l’éternel, est qualifié à devenir un étudiant des quatre chapitres du Védanta–sûtra.
On ne peut pas dire qu’il suffit d’étudier et d’avoir assimiler la section karma–kanda des Védas pour se lancer naturellement dans l’étude du Védanta–sûtra. Ceux qui ont étudié le karma–kanda mais qui n’ont pas la compagnie des saints dévots ne développent pas nécessairement le désir de comprendre le Brahman. En revanche, ceux qui n’ont pas étudié le karma–kanda, mais qui se sont purifiés en trouvant la compagnie des saints dévots, sont naturellement attirés à connaître le Brahman.
On ne peut pas non plus dire qu’il suffit de connaître la différence entre le temporaire et l’éternel, et d’atteindre les quatre qualités des saints pour être attiré par la compréhension de Brahman. Ces choses ne sont pas suffisantes en elles-mêmes. Cependant, si l’on obtient la compagnie d’une âme hautement réalisée et que l’on suit ses instructions, alors ces qualifications habituellement difficiles à atteindre le sont automatiquement et immédiatement.
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Trois types de personnes s’interrogent sur la nature de Brahman:
1. Svanistha (ceux qui accomplissent fidèlement leurs devoirs)
2. Parinistha (ceux qui agissent avec philanthropie pour le bénéfice de toutes les entités vivantes)
3. Nirapeksa (ceux qui sont plongés dans la méditation et se tiennent à l’écart des activités de ce monde).
Selon leurs capacités respectives, toutes ces personnes comprennent la nature de Brahman. Elles se purifient de plus en plus et finissent par atteindre le Brahman.
A ce stade-ci, un opposant pourrait soulever l’objection suivante:
Les mots om et atha ne sont-ils pas, à l’origine, des sons de bon augure qui ont jailli de la bouche du Seigneur Brahma? N’est-il pas également vrai que ces mots sont traditionnellement récités pour invoquer de bons augures au début d’une œuvre afin de chasser tous les obstacles? Pour cette raison, je pense que le mot atha dans ce sûtra ne signifie pas ‘maintenant’, mais n’est qu’une invocation de bon augure, il n’a pas d’autre signification.
À cette objection, je réponds, non: Srila Vyasadeva, l’auteur du Védanta–sûtra, est une manifestation de Dieu, la Personne Suprême, il n’a donc aucun besoin particulier d’invoquer de bons augures ou de chasser les obstacles et les dangers. Le fait que Vyasadeva soit Dieu, la Personne Suprême est confirmé dans la déclaration suivante tirée du smrti–sâstra :
krsna-dvaipayana-vyasam viddhi narayanam prabhum
“Sachez que Krsna Dvaipayana Vyasa n’est autre que Nārāyaṇa, Dieu, la Personne Suprême.”
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Néanmoins, les gens ordinaires peuvent penser que le Seigneur Vyasadeva a prononcé le mot atha au début du Védanta–sûtra à seul fin d’invoquer les bons augures, tout comme on peut faire résonner une conque. En conclusion, nous avons décrit ici comment, à un certain moment, d’après certaines définitions du mot (atha), une personne peut développer le désir de s’enquérir de la nature de Brahman. À ce stade-ci, un opposant pourrait soulever l’objection suivante: le mot bhuma ou brahma ne se réfère-t-il pas également à l’âme spirituelle individuelle et non seulement à Dieu, la Personne Suprême? Ce point est expliqué dans la Chandogya Upanisad. De même le dictionnaire explique: « Le mot brahma signifie ce qui est grand, la caste des brahmanas, l’âme spirituelle individuelle et le déva Brahma qui est assis sur une grande fleur de lotus… Afin de dissiper le malentendu de cet opposant, nous citons les passages scripturaires suivants:
bhrgur vai varunir varunam pitaram upasasara adhihi bho bhagavo brahma . . . yato va imani bhutani jayante yena jatani jivanti yat prayanty abhisamvisanti tad brahma tad vijijnasasva
Brighu, le fils renommé de Varuna, s’approcha de son père avec la requête suivante:
“Ô père vénéré, enseigne-moi qui est Brahman.”
Varuna lui répondit :
“Toutes les entités vivantes ont pris naissance grâce à Brahman, et vivent après être nées parce qu’elles sont maintenues par Brahman, et au moment de la mort, elles entrent à nouveau dans le Brahman. Je t’en prie, recherche ardemment à connaître et comprendre la nature de Brahman”.
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À cette étape ci, quelqu’un peut soulever le doute suivant: “Dans ce Védanta–sûtra, le mot ‘Brahman’ se rapporte-t-il à l’âme spirituelle individuelle ou à Dieu, la Personne Suprême?” Quelqu’un peut en effet prétendre que le mot ‘Brahman’ fait ici allusion à l’âme spirituelle individuelle, et pour soutenir son point de vue, citer la déclaration suivante tirée du Taittiriya Upanisad (2.5):
vijnanam brahma ced veda tasmac cen na pramadyati sarire papmano hitva sarvan kaman samasnute
“Celui qui comprend la véritable nature du Brahman qui vit dans le corps et utilise les sens du corps pour percevoir le monde matériel, alors un tel connaisseur du Brahman ne sera jamais dérouté par l’illusion. Un tel connaisseur du Brahman dans le corps s’abstient d’accomplir des actions pécheresses, et à l’instant de la mort, au moment de quitter le corps, il atteint une destination exaltée où tous ses désirs sont immédiatement comblés.”
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Ainsi, notre adversaire philosophique peut prétendre que le mot ‘Brahman’ doit être interprété dans le sens de l’âme spirituelle individuelle. Afin de réfuter cette idée fausse, Srila Vyasadeva décrit la véritable nature de Brahman dans le sûtra suivant, le Brahman, la Source de tout ce qui existe.